Fellag, poétique, drôle et engagé

Dès le titre du spectacle, on glisse un sourire. «Bled Runner»… fallait aller le chercher, celui-là. Au-delà du simple jeu de mots, on pourrait retrouver dans le spectacle les questionnements métaphysiques et existentiels du héros de Philip K. Dick dans son roman «Blade Runner». Mais la comparaison s’arrête là. Fellag ne nous projette pas dans un futur lointain, mais regarde plutôt dans le rétroviseur de sa vie. L’histoire de ce fils de Kabylie né à la césure du XXe siècle, est forcément un peu la nôtre. Jeudi soir au Hall de Paris, la salle était comble, pour cet avant-dernier spectacle de la programmation culturelle de la saison avant le festival des Voix, des Lieux, des Mondes… Un festival dans lequel Fellag aurait toute sa place. Certes, il ne chante pas, mais marie le verbe avec bonheur. Et puis quel plus beau pont entre les mondes qu’un tel personnage, dont la vie résume si bien l’histoire duale qu’ont connue les deux rives de la Méditerranée depuis un demi-siècle. Condensé de ses précédents spectacles, «Bled Runner» suit la trame de la vie de l’artiste. De son enfance marquée par la présence française, aux bruits de bottes de la guerre, puis à l’indépendance et l’exil, Fellag met tout le monde dos à dos avec tact et humour : «Vous avez raté votre colonisation, nous avons raté notre indépendance, nous sommes quittes», lance-t-il au public dans un sourire complice. Le dos, justement. Celui de cette jeunesse algérienne qui passe ses journées adossée à un mur (le «murisme»), en regardant le temps passer. Une exhortation à la jeunesse de ce pays à se mettre en mouvement, elle qui constitue plus de la moitié de la population et constitue la principale richesse de la nation… Car au-delà de la poésie et de l’humour, le discours est aussi politique, évoquant les émeutes d’octobre 1988 et plus loin dans l’histoire le printemps berbère de 1980. Une belle soirée au total, avec un artiste attachant, drôle, mais engagé.